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Les débuts de quelques grands hommes

 

   

 

La recommandation d'Henri-Joseph Du Laurens (1719-1793)

 

« Je fus adressé à Monsieur Lambert, marchand libraire, rue et à côté de la Comédie. Je me présentai cinq à six fois à la porte de son Hôtel. Madame Lambert, qui fait les fonctions de Suisse le jour, et la nuit probablement celles de femme, me fit espérer à la sixième fois de jouir de l’apparition de Monsieur Lambert. J’entendis un petit tumulte qui venait d’un quatrième : c’était la descente mystérieuse d’un courtaud de boutique en linge sale, qui me fit entrer dans un entresol. Je fus trois quarts d’heure à soupirer après la face lumineuse de Monsieur Lambert. Il vint, à la fin. Je m’annonçai avec une profonde révérence : c’est la seule que je fis bien dans la vie, car je ne me pique point de bien filer une révérence, je me contente de savoir marcher. Bref, j’exposai laconiquement le sujet de ma visite. Monsieur Lambert, qui ne voulait point me prodiguer longtemps la lumière de sa face, me dit aussi laconiquement : "Monsieur, vous m’êtes annoncé par un homme d’esprit, je n’aime point la recommandation des gens d’esprit". Piqué du compliment, j’oubliai les égards que je devais aux Lambert présents et futurs :

Sans doute, Monsieur, qu’il vous faut la recommandation d’un sot, ou celle de Madame Lambert ?...

Vous êtes un impertinent, me répondit le Libraire. Savez- vous à qui vous parlez ? Tel que vous me voyez, Monsieur, je suis le fils naturel de Monsieur de Voltaire.

Cela peut être, oui ou non. Monsieur de Voltaire a tous les talents, mais il n’a peut-être point celui de l’âne de sa merveilleuse Jeanne. Je crois que toute réflexion faite, Madame votre mère se sera trompée ; si elle a été jolie, on aura pu être amoureux d’elle. L’éclat du génie qui venait dans ses bras l’aura étonnée comme Sémelé, & dans ce moment elle aura conçu de la nue d’Ixion : une erreur, une faute d’orthographe ne peuvent faire, comme vous le sentez, un gros garçon comme vous. Vous êtes probablement le fils de votre propre père. Croyez-moi, ne renoncez point à la légitimité.

Depuis cette conversation, je n’ai plus vu la face de M. Lambert que sur une Médaille de l’ancienne Rome, où j’ai aperçu, dans la gravité d’un Sénateur romain qui mangeait sa bouillie, les traits lumineux de Mons. Lambert. »

( Henri-Joseph Du Laurens, Le Balai, 1761, IX, note b. de p. )

 

 

Du Laurens, qui n'a jamais su tenir sa langue ni modérer sa verve impulsive, a passé sa vie à publier des pamphlets et à fuir les représailles avant d'être arrêté fin 1765 à Francfort. Jugé par la justice cléricale pour ses écrits irréligieux, il fut condamné à la prison perpétuelle.

Voyez le site consacré à cet auteur, marginal des Lumières :

http://du.laurens.free.fr

 

 

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Les débuts de Jean-Baptiste Suard  (1734-1817)

 

« En arrivant à Paris, Suard avait senti le besoin d’y trouver un emploi. Il avait été recommandé par madame Geoffrin à un homme puissant. Reçu par celui-ci avec un peu d’impertinence, il refusa de retourner chez lui. Madame Geoffrin l’en gronda :

Quand on n’a pas de chemise, lui dit-elle avec impatience, il ne faut pas avoir de fierté.

Au contraire, lui répondit son jeune protégé, c’est alors qu’il faut en avoir, afin d’avoir quelque chose.

Marmontel, plus heureux que madame Geoffrin, lui avait procuré une place. Suard, apprenant qu’elle était désirée par l’un de ses amis, la refusa pour la lui faire obtenir.

Enfin un riche financier l’avait placé comme surnuméraire, avec douze cents francs de traitement. Suard n’y trouvant rien à faire, laissa l’emploi et remit les émoluments. »

(Biographie Michaud, article “Suard”, éd. 1858, XXXX, p. 374)

 

 

Par la suite, Jean-Baptiste-Antoine Suard fonda un modeste journal avec l’abbé Arnaud, le Journal étranger (1760-1762). Il gagna sa vie tant bien que mal durant quelques années puis se fit peu à peu remarquer dans le monde des Lettres et finit à l’Académie Française.

 

 

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