Le Défouloir des Précaires

 

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Agence Nationale Pour l'Utopie  

Textes fondamentalement fondateurs

 

Utopic Land Park

Pourquoi le chômeur est-il un demeuré ?

Petit dialogue entre le Ministre du Travail et son dernier coursier

Comment gravir les échelons du chômage

 

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Utopic Land Park  

Le texte ci-dessous a été rédigé en classe par un élève de première S, âgé de 16 ans, en février 2004, dans le cadre d’un devoir d’écriture d’invention. Seules l’orthographe et quelques légères maladresses ou étourderies ont été corrigées.

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Je ne savais pas comment j’étais arrivé là mais ce que je savais, c’est que j’y étais.

Je me trouvais en plein milieu d’une sorte de grande avenue bordée d'arbres. Le sol était fait d’une matière extrêmement lisse que je ne réussissais pas à identifier. De longs véhicules aux formes étranges, harmonieuses, planaient à environ un mètre du sol, se croisaient avec sûreté sur cette voie. De nombreuses personnes se déplaçaient également de part et d’autre, sur des chaussées au moins aussi larges que la voie principale. Ces gens utilisaient toutes sortes de moyens de transport : les piétons côtoyaient des cyclistes, qui croisaient des cavaliers, d’autres utilisaient des machines qui leur permettaient de planer à quelques centimètres. C’était un spectacle étonnant de voir tout ce monde s’entrecroiser sans jamais se heurter.

J’abordais l’un de ces passants pour lui demander où je me trouvais. L’homme, voyant mon étonnement et devinant mon ignorance, me pria de marcher avec lui. Il commença à m’expliquer le fonctionnement de cette ville.

 

En ce monde (il faut bien l’appeler ainsi parce que ce n’était pas le mien), personne n’était obligé de travailler pour vivre. Des machines remplissaient toutes les tâches embarrassantes. Les métiers qui ne pouvaient pas être exercés par des machines étaient occupés à tour de rôle par toute la population. Le système était tellement efficace qu’un individu n’avait pas à travailler plus d’un an au cours de sa vie et que personne ne refusait de rendre ce service, bien qu’il ne soit pas obligatoire.

L’argent n’existait pas dans cette société. Les industries tournaient à plein régime pour produire ce que tout le monde avait besoin et chacun se servait selon sa nécessité. Il n’y avait aucun abus, vol ou autre escroquerie car tout le monde avait accès au nécessaire autant qu’au superflu. Il n’y avait d’ailleurs pas de police ni de lois écrites mais une éducation suffisante qui inculquait aux enfants le respect de l’autre. Cette éducation était en grande partie assurée par les parents qui, n’ayant pas à travailler, pouvaient apprendre la vie à leurs enfants. L’école n’existait donc pas et l’éducation était individuelle et... agréable.

Tout en marchant, nous croisâmes un groupe d’enfants qui jouaient dans un jardin. Mon guide me fit remarquer, quand je lui demandais comment ces enfants s’étaient connus sans école, que les nombreux parcs, les nombreuses activités ludiques ou sportives de cette société, permettaient aussi facilement d’avoir des amis. Notre discussion se poursuivit, mon étonnement l’amusait et il semblait heureux de me présenter sa ville. Pour ma part, j’étais avide d’en savoir plus sur une société si parfaite. Nous en vînmes à parler de politique. Fonctionnaient-ils sous une démocratie ?

Les décisions importantes n’étaient pas prises à la majorité, contrairement à ce que je pensais. On ne prenait les décisions qu’à l’unanimité : on raisonnait, on discutait, on exposait, on argumentait jusqu’à ce que l’ensemble de la population soit convaincu. Toutes les décisions étaient ainsi prises. Ce système politique aurait pu être désastreux mais il n’en était rien car personne ne cultivait la mauvaise foi, n’ayant aucun intérêt au privilège qui n’existait pas, et chacun, par son éducation, était ouvert au débat et capable de reconnaître ses torts. Lorsque deux personnes débattaient d’une idée, elles n’essayaient pas de rassembler la majorité chacune derrière elle en usant d’hyperboles et en dénigrant les idées adverses mais elles cherchaient réellement à convaincre l’autre plutôt qu’à le battre.

L’homme continua à me parler ainsi pendant plusieurs heures, tant il y avait à dire sur cette ville. Il m’expliqua que la technologie automatisée permettait à chacun d’avoir des maisons confortables, des transports sûrs, rapides et qui ne polluaient pas, des loisirs aussi vastes que raffinés. C’est pourquoi cette société était si cultivée, si philosophe, si humaine. Il me montra comment la technique et la recherche, non pas du profit mais du bien public, avaient permis d’éradiquer quasiment toutes les maladies. Il me démontra comment les gens, grâce à leur énorme temps libre, ouvraient leur esprit en se consacrant aux sports et aux arts : il me fit découvrir les surprenantes beautés de sa ville.

 

Alors que nous discutions encore et encore, et que je l’écoutais en rêvant, faisant moi-même mille projets, la ville disparut brusquement.

Je me tournais vers mon nouvel ami, mais il n’était plus là, lui non plus.

Je me retrouvais en plein milieu d’une grande avenue bordée de poubelles. Cette fois, le sol n’était qu’en goudron sale et puant. Une voiture, sortant de nulle part, manqua de m’écraser : je m’écartais sous une cascade d’insultes.

Je n’eus pas besoin de demander à quiconque où j’étais. Cette fois, je le savais très bien !

 

Hugo L.

 

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Oui : le chômeur est un demeuré !

 

L’Islande.

Ah! l’Islande...

L’Islande ?!... République unitaire sous régime parlementaire : 276 000 habitants pour une densité de 2,8 hab./km² (106 hab./km² en France), la population étant concentrée sur une bande côtière, seule habitable. Oui, parce que l’Islande, c’est d’abord une île de glaciers et de volcans, quasi désertique, isolée dans l’Atlantique Nord aux limites du cercle polaire. Saviez-vous que sa capitale, Reykjavík, comptait 101 825 habitants avec banlieue en l’an 2000, soit une agglomération de densité intermédiaire entre Tarbes (80 000 hab.) et Pau (150 000 hab.) ?

« Mais, direz-vous dubitatifs qu’est-ce qu’on en a foutre ici ?! »

Eh bien :   « rrrrrien ! »

Enfin, si Un peu, quand même. Juste une comparaison simpliste.

Il y a en France, hors magouilles algébriques polytechniciennes, à peu près cinq millions de personnes au chômage ou en voies de garages, la plupart non-comptabilisées dans les courbes officielles. C’est-à-dire environ dix-huit fois l’Islande.

Autrement dit, 276 000 personnes qui ne parlent même pas français, perdues sur un bloc de glace au bord du Pôle Nord, sont parvenues à construire un État avec son fonctionnement, sa police, son système de défense paramilitaire, ses centrales énergétiques, ses écoles, ses universités et centres de recherche scientifique, ses hôpitaux et cliniques, ses média, ses commerces et boulangeries, ses usines, ses ateliers, sa prison, ses bistrots, ses piscines et salles de sports, ses, ses et même ses artistes internationaux : Björk. Le tout avec un taux de chômage d’environ 2,2 % ! [1]

Et nous ?! Nous, les exclus, précaires et relégués, qui représentons en nombre dix-huit fois l’Islande en plein cœur de la France, elle-même cœur de l’Europe et centre du monde si l’on en croit Louis XIV, de Gaulle, Mitterrand et Astérix ?

Parlons-en, de nous ! Il n’y a jamais eu, parmi les précaires, autant de qualifiés en tous genres ou expérimentés polyvalents, puisque nous n’avons plus que ça à foutre : nous cultiver, faire des stages et passer des diplômes, avec la bénédiction d’une autorité gestionnaire trop heureuse de décomptabiliser ainsi son monde ! Jamais, il n’y a eu tant de gens mobiles et dégourdis à la suite de leurs multiples missions intérimaires, autant de débrouillards par obligation, autant de docteurs es bricole en tout genre, autant de dopés par cet esprit de revanche amère et révoltée qui nous confronte au quotidien à l’incurie, au mépris et bien souvent à l’incapacité de ceux qui bossent ! Et nous ne serions donc pas foutus de construire nous aussi l’équivalent de dix-huit Islande, soit : dix-huit universités, dix-huit hôpitaux, dix-huit centres de recherches, dix-huit télés, radios, journaux, dix-huit priso (euh ! non, pas des prisons, on y est déjà, mais) des milliers d’ateliers, de commerces, d’artisanats, des écoles, des usines, des agences, des cabinets, des fabriques de bonbons et des salles de boums, etc. ?!

Non !

Figurez-vous que la réponse est : NON !

Indubitablement, nous n’en sommes pas capables.

Il y a donc en France plus de cinq millions de demeurés. Et si vous êtes chômeur, précaire ou susceptible de le devenir, eh bien : vous en êtes ! Si, si, regardez-vous bien.

D’ailleurs, même que c’est rien que pour ça que dans les reportages, le sans-emploi est tout le temps caricaturé en pauvre bougre Des boutons sur la poire, des cernes d’ivrogne, un cheveux sur la langue et les autres en pétard ! Saviez pas ? ...ough

On est nul, quand on est pas inclus !

Doux ne sommes tolérés qu’en tant que ma théière euh !... pardon hic ! matière à compassion, et bons qu’à être piochés et jetés à la carte ! ...Aââââagh!... (je baille)

Et engore bar charidé ordonnée.  hic !...

Il est frais gue la jaridé mordorée a doujours fait mousser l’hybo l’hybobo l’hy-bocrizie, et l’ingomp

l’inclompète l’inkom-pétasse des burps ! des barvenus !

Et Buis, Ho ! on va gland blême bas se blaindre hic ! d’êdre hic ! assistoyés...ough

par ceuss gui bossent hic ! et gu’y paille des imbôx burps !

bar où, d’jà, hic ! l’Izlande ?

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Petit dialogue entre le Ministre du Travail et son dernier coursier :

 

– Euh, chef... avec tout le respect que je vous dois... et sans vouloir vous froisser... vous savez que... les chômeurs se plaignent de s’enfoncer sans espoir dans la pauvreté et l’exclusion ?...

– C’est bien pour ça qu’on a réduit leurs allocations et qu’on leur ferme les ASSEDIC comme on a fermé Sangatte.

– Oui, mais.. n’allez pas croire que je voudrais vous manquer de déférence, mais... ça ne les empêchera pas de rester inscrits à l’ANPE et... d’être confrontés à des offres de boulots à perte.

– Eh, bien ! Où est le problème ? On va leur interdire de refuser les boulots de merde, sinon radiés. J’ai déjà prédit une forte baisse des chiffres du chômage pour 2004.

– Eh, mais... si ça continue, ils vont finir par se révolter !

– Pensez-donc ! Est-ce que les détenus se mutinent, malgré les conditions d’inhumanité croissante dans les prisons ? Ils se suicident : les chômeurs sans droits sont fragiles, ils feront pareil. Bon débarras.

– Aïe ! eh, l’autre... oh ! on va se trouver à nouveau saturés de cadavres comme pendant la canicule et, parce que ceux-là seront très pauvres et inscrits nulle part, on risque de manquer de fosses communes comme on a manqué de frigos...

– Tant mieux : ça fera du boulot à la pioche pour les chômeurs restants et un motif pour sucrer un jour férié supplémentaire.

– Euh... là... sur ce dernier point... vous ne pensez pas que ça risque d’être les travailleurs, qui vont se révolter, là ?... hein ?... hein ?

– Bien sûr que non. Taper sur les faibles a toujours conforté les médiocres dans leur conviction que tout ne va pas si mal pour eux. Même si par principe gaulois et par égocentrisme corporatiste, certains se sentent soulagés de venir aboyer régulièrement dans les rues, soit dit en passant pour rien, puisque excepté les flics (grassement et personne n’y a trouvé à redire), pas une de ces corporations de parvenus n’a obtenu quelque avantage que ce soit depuis qu’on a été élus avec 82% des voies.

– Ah ! euh... toujours sans vouloir être très très désobligeant... vous n’avez pas l’impression que le pouvoir porte un peu à céder involontairement au cynisme, parfois, euh... non ?

– Mon ami, lorsqu’on commence par augmenter son propre salaire de 70% tout en bloquant le S.M.I.C. et en laissant foutre à la rue des milliers de minables pendant deux ans, qui plus est en leur déroulant un tapis de radars-caisses et autres interdits en chaîne tout au long du chemin de la sortie, sans oublier de leur construire autant de prisons qu’il va leur manquer de logements, le tout sans recevoir le moindre crachat dans une enveloppe, eh bien ! si c’est pas la preuve que le cynisme est le comportement le plus payant de la vie en société et que le bras d’honneur n’a d’égal que le doigt de nique en matière de réponse aux demandes irréalistes de justice et d’équité, je veux bien être mis en examen ! Que chacun en prenne de la graine et applique la même politique, et vous verrez que tout ira mieux pour tout le monde.

– Enculé.

– Non, mon jeune ami. C’est moi qui t’encule. Parce que c’est toi qui est du mauvais côté du CDD. Tu poses trop de questions naïves et inutiles qui nous font perdre notre temps et donc mon argent, et en plus tu t’énerves parce que tu tentes de réfléchir, ce qui restreint tes capacités productives. Ton contrat est terminé. Bonne chance.

– Je me plaindrai !!

– A qui ?! A la CGT qui a signé tous nos derniers protocoles de dégradation du travail, à l’abbé Pierre qui n’a évolué depuis cinquante ans que pour renouveler son disque rayé en fauteuil roulant, ou à la magistrature muselée par nos commissions d’exception ? Tu seras gentil de ne pas claquer la porte trop fort, ou je te fais coffrer par Sarko pour tapage diurne et tentative de dégradation de bien public.

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Comment gravir les échelons du chômage :

 

 

« Nous accusons réception de votre courrier qui a retenu toute notre attention et nous vous remercions de la confiance que vous avez bien voulu nous témoigner en nous proposant votre collaboration.

Malgré tous les aspects positifs que présente votre CV, nous avons le regret de vous informer que nous n’avons pu retenir votre candidature, d’autres profils nous ayant paru plus conformes à ce que nous recherchions.

Nous conservons toutefois vos coordonnées dans le cas où un nouveau poste viendrait à se créer et nous espérons… etc. »

 

 

Attends, chéri(e)…

 

Supposons que tu sois encore jeune, joli(e), disponible, pas très exigeant(e), prêt(e) à quelques concessions, et que tu rencontres une dame, ou un monsieur, bien sous tous rapports, situation, standing, petit pouvoir et tutti quanti

La personne rencontrée te dit : « Mmouaih… Ton profil serait tout à fait acceptable et t’aurais l’air assez sympa, mais… j’ai d’autres ouvertures sous la main, en ç’moment, qui correspondent un peu plus à ce que j’recherche, pour l’instant… Ok ?

J’conserve quand même ton téléphone, au cas où… on sait jamais, si ça marchait plus avec les autres… Allez, à +. »

 

Ben voyons.

 

Et tu lui réponds quoi, lorsqu’il te rappelle ? « Ô mon Amour, Trompez Sornettes et Vantez Chiolons, ça faisait 30 ans que je me languissais de… tralalère… », ou bien tu lui dis : « T’es gentil, chéri(e), mais c’est plus cher, maintenant. Ok ? Allez, à +. »

Mais, dis-moi… Juste comme ça... Pourquoi ce qui te paraît évident dans la relation humaine devrait-il se jouer à l’opposé dans la vie active ?!

 

Qu’un employeur estime ton profil non conforme à son attente, c’est son droit. Nous sommes entre gens civilisés, on en reste là. Mais s’il se permet de conserver ta photo, ton identité et tes coordonnées qui, soit dit en passant, peuvent être utilisées par n’importe quel taré à des fins douteuses, et qu’en plus il ait le culot de te rappeler x-temps après, faute de mieux et sans doute par désespoir, pour remplacer la trentième roue de sa remorque, eh bien !… puisque nous sommes toujours entre gens civilisés, tu as aussi le droit de lui répondre : « T’es gentil, chéri(e), mais c’est plus cher, maintenant. Ok ? Allez, à +… chéri(e). ».

 

Sinon tu vaudras jamais rien.

 

 

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[1]  Source : L’État du monde 2000, Éd. La Découverte.